18 juillet, 2009

UNE FAMILLE MOTIVEE


5 lecteurs hyper motivés ! déjà en ballade sur le chemin de l'oued !

17 avril, 2008

LE CHEMIN DE L'OUED EXISTE

http://www.chapitre.com/CHAPITRE/fr/BOOK/denis-nunez/le-chemin-de-l-oued,11023628.aspx

http://www.alapage.com/-/Fiche/Livres/9782352161899/le-chemin-de-l-oued-denis-nunez.htm?fulltext=le%20chemin%20de%20l’oued&id=255661208374659&donnee_appel=DER18

http://www.amazon.fr/chemin-de-loued/s/ref=sr_hi?ie=UTF8&rs=301061&keywords=le%20chemin%20de%20l%27oued&bbn=&rh=i%3Aaps%2Ck%3Ale%20chemin%20de%20l%27oued&page=1

http://www.editions-persee.fr/

http://recherche.fnac.com/search/quick.do?text=le+chemin+de+l%27oued&category=all&bl=HGACrera&submitbtn=Ok

MERCI
A BIENTOT

24 février, 2008

LE RECIT DE CE BLOG BIENTOT PUBLIE AUX EDITIONS PERSEE



LA MAQUETTE DE L'OUVRAGE QUI DOIT PARAITRE FIN MARS

L'ILLUSTRATION DE COUVERTURE EST SIGNEE PAULINE, MA FILLE

A BIENTOT

25 avril, 2007

L'ARRIVEE A BOURGES

Le voyage en train reprit et la consommation de cigarettes mentholées avec.
Nous somnolions tous dans notre compartiment, transportant chacun dans nos pensées et nos rêves une part d’Algérie que nous voulions jalousement garder comme un réconfort personnel pour affronter ce qui nous attendait.
En regardant mes compagnons de voyage, je les replaçais chacun dans un contexte différent de celui du compartiment du train.
Cela les reliait à des événements vécus, à des lieux et des personnes connus.
Pour la première fois dans ce train je passais en revue différents événements que je situais mentalement chacun dans un endroit de la maison ou du village pour essayer de ne pas les oublier.
Cet exercice de mémoire ne m’a plus quitté dès lors. Je suis encore étonné, aujourd'hui, de la permanence de ces souvenirs, et de leur caractère récurrent.

Ce voyage approchait de la fin. Il avait été une parenthèse merveilleuse pour ne pas dire enchantée. Elle avait été suffisamment longue pour nous laisser le temps de la réflexion.
Nous avions maintenant défintivement quitté Aïn-El-Arba et rulions dans un train vers Bourges. Cette certitude compensait toutes les interrogations qui avaient surgies dans l'aronde vers Oran, puis au Port et dans le bateau. Dans ce train nous étions sur les rails de l'avenir.
J'essayais de me mettre à la place de mon père, de penser comme lui, de considérer son
parcours personnel depuis son arrivée à Aîn-El-Arba jusqu'à son départ vers Bourges.
La lecture assidue du livret de famille et de quelques documents d'identité de mes grands parents me donnait une connaissance précise des principales dates de l'histoire familiale. Ma maîtrise du calcul mental me conduisit à établir une sorte d'arithmétique paternelle.
Né en 1907 en Espagne il était arrivé en Algérie en 1922. Cela donnait quinze années d'une vie difficile perturbée par la mort de sa mère, l'obligation de travailler à l'âge de huit ans et la perte de trois doigts dans un accident sur le pétrin de l'oncle boulanger qui l'employait. Son mariage à trente et un ans, en 1938, nous donnait à nouveau seize années à construire l'homme qu'il était devenu et à s'imposer comme l'époux de
Denise dont les parents avaient immigrés en 1909. La mère de Denise n'était autre que la soeur de sa propre mère. En 1950, douze années plus tard, leurs efforts conjoints leur permettait d'acheter la maison dont nous étions partis. Enfin en 1962, après douze années de vie dans cette maison, il la quittait.
Pour moi, les choses étaient plus simples. Ma première étape arithmétique m'emmenait de 1952 à 1962. J'avais vécu mes dix premières années de vie, et je me souciais
uniquement d'en cristalliser les souvenirs dans ma mémoire.
Dans le cahotement du train et la fumée verte des cigarettes mentholées, je construisais un personnage idéal dont la vie évoluerait par étapes de dix à quinze ans comme celle de mon père.
Les jeux dans la cour, mon père constructeur de sa propre maison, les billards des cafés le dimanche, l'omelette de Vincent, tous ces événements revenaent comme autant de points dont je sentais inconsciemment qu'ils me seraient un jour de quelque utilité.
Nous approchions maintenant de la gare de Bourges. Dans un crachotemment inaudible, la voix du contrôleur le confirmait.

Le train ralentissait doucement, il s'arrêtait, nous devions descendre dans cette ville dont nous ne connaissions que le nom : Bourges.
Sur les quais gris nous amrchions la tête levée vers le ciel. Cette gare me parut immense perdue entre les voies.
Par dela les murs et au dessus des verrières du quai, le ciel était bienveillant, il nous attendait.
En fait de réconfort, une surprise de taille nous attendait à notre descente du train en gare de Bourges.
A peine étions nous descendus du train que nous entendions, derrière nous, une voix nous interpeller :

- José, Joseph, Marinette, les gosses !

Ce « les gosses » je me le rappelle encore.
Une femme élégante, vêtue d'un imperméable clair, les cheveux soigneusement tirés en arrière sur la nuque, courait derrière nous. Elle nous faisait de grands signes en répétant cette phrase magique :

- José, Joseph, Marinette, les gosses !

Il s’agissait de ma tante Antoinette, qui revenait d’accompagner mon frère Sébastien à Besançon chez mon Oncle Manuel.

01 avril, 2007

La Vallée de la Mort

A l'angle opposé de la place, près d'une autre terrasse sous les palmiers, le marchand de journaux proposait la presse de la métropole, mais aussi les journaux algériens comme l'echo d'Oran.
Au détour d'un dialogue entre le marchand de journaux et un client, j'avais compris que tous les journaux ne disaient pas la même chose.
Il s'était écrié à la vue de cet habitant du village qui lui demandait l'Echo d'Oran :

- Pour toi y reste plus que le Moudjaidin ! Fellagah !

Cette apostrophe m'avait laissé un moment rêveur, et j'avais apprécié que mes parents lisent l'Echo d'Oran.
C'est sur cette terrasse qu'un soir en compagnie de Mathilde ma future belle soeur, j'avais assisté à la conversation de jeunes instituteurs, ses collègues de travail, qui échangeaient sur leurs méthodes pédagogiques.
Je me rappelle précisemment de l'un d'entre eux qui s'exprimant ainsi :

- Moi ? Je les laisse pour les tables de multiplication ! Allez ! Oui ! Six fois sept quarante trois, continue sept fois sept cinquante deux ! Et après je lui donne ! Répète six fois sept combien ?

Cette conversation m'ennuyait et je n'y retrouvais pas la réalité de mon école et de ma classe.
A la droite de cette terrasse et du marchand de journaux, la boucherie Bouaziz était une autre point de repère. Derrière un rideau en toile de larges bandes rouges et blanches, Mme Bouaziz, Denise, une amie de ma mère, accuiellait les clients derrière la caisse. La boucherie était toujours et ne serait l'odeur fade du sang et de la viande on aurait pu douter de la réalité de l'activité. M Bouaziz parlait toujours très fort en aiguisant systèmatiquement son couteau sur le fusil. Il disait :

- Et alors ?

Puis s'affairait dans un mutisme calculé pour répondre aux commandes qui lui étaient passées.
Face à la Mairie et à l’Église, non loin de la Mosquée une grande place accueillait les habitants du village. C’est là qu’aux périodes de Ramadan, la population musulmane se réunissait pour attendre le cri d’une sirène municipale faisant office de muezzin signalant la fin du jeûne et l’heure des libations.
Une fin d’après midi, mêlé à cette foule avec mes camarades de classe Ali Bou Basla et Bensnane, j’attendais moi aussi le signal libérateur.
Nous étions assis à même le sol entourés de la multitude, tirant des plans sur ce que nous allions faire dès que la sirène aurait retenti, nous lançant des défis à qui serait le plus rapide pour se lever, détaler et prendre la tête du peloton des personnes qui se précipiterait en masse vers l’oued et le douar.
A la bordure sud de la place du kiosque, se trouvait le café de Victor, une grande façade vert menthe, délavée par le soleil, surmontée d’une marquise métallique ajourée et couverte de larges lettres blanches calligraphiées en cursive ronde.
Cette façade selon plusieurs personnes du village avait été mitraillée par un américain ivre mort lors du débarquement de 1942, et vingt ans après on pouvait encore voir les impacts des balles.
Sur ce coté sud, au coin d’une rue se trouvait la maison de Mathilde, la fiancée de mon frère aîné.
En face au coin opposé de la rue, se tenait la gendarmerie, on disait la maison de San Juan du nom du brigadier qui la commandait.
Les parterres de fleur autour du kiosque, les bancs en ciment, les magnolias aux troncs élégamment recouverts de blanc, les barrières de métal peintes en vert, le carrelage beige entrecoupé de motifs géométriques bleus constituaient une harmonie parfaite sous le soleil.
La place du village nous protégeait de tout, nous nous sentions en sécurité à l’ombre de ses arbres, face à la Mairie à l’église à la mosquée et au palais de justice.
J’avais patiemment intériorisé cette géographie familière de sorte qu’elle était devenue mon guide pour me diriger seul dans le village. J’allais mon chemin, de la maison à la boucherie Bouaziz, de la maison à la vieille école non loin de la Mairie, et retournais à la maison par différents itinéraires.
Par la place de la poste et de la vieille école, un immense carré de sable blanc que je traversais en diagonale croisant quelquefois un vieil homme vêtu par tous les temps d’une grande cape noire surmontée d'une capuche pointue. Il s’agissait du père d’Odette Galliana la receveuse des PTT. J'imaginais le visage de ce vieil homme sous sa capuche, sa barbe grise mal rasée et ses yeux perçants qui nous faisaient peur.
Je le regardais passer doucement en traversant la grande place vide. Il progressait vers un but que lui seul connaissait, le corps courbé vers le sol scrutant les détails du terrain.
En longeant le terrain de basket qui recevait la kermesse du village à la fin de l’année scolaire puis par une rue bordée de villas et de jardins entretenus avec soin. Cet itinéraire aboutissait derrière la maison après la traversée d’un petit terrain vague face à une propriété qui se cachait derrière une haute grille métallique noire.
Sur ce chemin, je m’arrêtais toujours plusieurs minutes devant la villa au portail rouge bordeaux dans le jardin de laquelle il y avait des plantes grasses et des cactées vivaces dans des rocailles sur lesquelles couraient des lézards.
Tout de suite après je savais qu’il fallait tourner à gauche pour apercevoir la rue principale que j’aurais pu prendre depuis la place. En tournant à droite dans cette rue j’arrivais enfin à la maison, l’une des dernières du village.
Dès lors que l’on dépassait notre maison, plusieurs itinéraires, le long de l'oued, conduisaient dans la campagne aride et les rangs de vignes, vers des lieux isolés du village qui nous étaient familiers, la remonte et le cimetière.
Face à la maison, nous était offert le spectacle d'une campagne déserte plantée de montagnes pelées aux sommets verdoyants quelquefois enneigés. Le piton bleu dans les monts du Tessala, une chaîne de moyenne montagne culminant à 1063 mètres, était un repère que nous ne manquions jamais de regarder plusieurs fois dans la journée.
Nous savions qu'un poste de l'armée française et un relais radio y étaient installés. Le soir, à la nuit tombée, nous scrutions depuis les bords de l'oued les moindres signes de cette présence. J'imaginais des soldats en treillis accroupis près d'un feu de bois, fumant en échangeant des souvenirs de France. Le moindre reflet dans le lointain, la moindre étincelle lumineuse était analysé comme une preuve de cette présence, mais aussi comme le premisse d'une activité militaire dans laquelle nous pouvions être des acteurs peut être, des spectateurs sûrement.

Après quelques minutes de marche, vers l’est, le long des vignes, sur un chemin bordé d’arbres, une allée de cyprès évidente au premier coup d’œil, conduisait au cimetière. Cet espace grandiose construit pour des morts condamnés à vivre dans le marbre et le ciment était le lieu qui resterait l’ultime attache de notre famille à ce village désormais perdu.
Depuis la maison, il suffisait de marcher quelques mètres pour se retrouver dans le lit véritable de l'oued réduit par un gué en béton pour permettre à la route vers Hameau Perret de le traverser.
En suivant le lit de l’Oued, en direction des montagnes, nous avions découvert un accident de relief, une sorte de dépression de la roche qui rendait le passage de l’oued plus encaissé qu’ailleurs. Nous avions surnommé ce passage, que nous nous imposions de franchir d’un bond, « la vallée de la mort ».
Cet endroit magique perdu dans les chardons et les artichauts sauvages cristallisait notre imagination et servait de refuge à nos escapades de l’après midi.
Cachés par les tiges vertes des artichauts sauvages nous regardions au dessus de nos têtes les fleurs violettes qui se découpaient dans le ciel. Avec un mépris du temps compté, elles se balançaient au grè du vent et marquaient le ciel, comme par inadvertance, de trajectoires de barbules blanches qui s'en détachaient par rafales et s’enfuyaient vers les traînées cotonneuses des nuages d’altitude.
Le silence envahissait les montagnes, nous étions biens, seuls sous le soleil, attendant un ennemi imaginaire que nos jeux décrivaient comme un indien d’Amérique ou un cow-boy égaré sur le mauvais chemin.

26 mars, 2007

LES PIROULIS DE LA BONBONNIERE

Du centre de la place, depuis le kiosque à musique, un sorte d’élégante rotonde dont les pilastres étaient surmontés d’un toit galbé comme un casque colonial, on pouvait voir du sud vers le nord, la mairie l'église, le Palais de Justice et la mosquée.
De part et d’autres du kiosque, des terrasses ombragées accueillaient les clients des trois bars du village. Je me souviens précisément des ces trois là, chez Victor, chez Juanico et chez Isidore. Avec mes frères ou mes cousins, nous suivions la procession d’après messe à laquelle mon père, mon grand-oncle Tcha Tche ou l’un de mes oncles venu en visite chez mes parents, sacrifiaient tous les dimanches en observant des stations plus ou moins prolongées dans chacun de ces bars..
Avant les repas du dimanche, nous y passions de longs moments à les regarder jouer au billard, à écouter les conversations bruyantes dans l’odeur particulière de l’anis mêlée à celle du bois ciré du comptoir.
Le café au billard était toujours grand ouvert sur la rue. Trois piliers carrés supportaient le bâtiment dont la façade était en retrait derrière une volée de longues marches. Entre chacun de ces piliers des portes vitrées s’ouvraient largement sur la rue. Du comptoir, on pouvait voir, sans être vu, tout ce qui se passait au dehors. Penché au dessus du marbre mon oncle Melchiorico est attentif à la disposition des boules et réfléchit à l’effet qu’il va donner. Alors qu’il s’apprête à tirer son attention est attirée par un mouvement dans la rue. Il lève doucement la tête pour arrêter son mouvement et reviens aussitôt à son jeu. Son sourcil droit s'est relevé en créant sur son front la ride caractéristique qu'il a toujours lorsqu'il se concentre sur le jeu. Les autres joueurs savent qu'à ce moment précis il imagine la façon dont il va enchaîner une série. Il imprime à sa bille un mouvement complexe qui ramène les trois billes les unes vers les autres après qu'elles se soient toquées. Il pourrait continuer longtemps mais pour laisser du jeu aux autres, il se relève, laisse tomber son sourcil droit à la hauteur de son sourcil gauche et se dirige vers le boulier mural pour aller y marquer ses points. Dans la quiétude un peu sombre du bar, la lumière violente de la rue surexpose tout ce qui vit à l’extérieur. La partie se poursuit. Debout devant le comptoir, trop haut pour nous, nous regardons les verres de tomates qui s’alignent pour les joueurs à mesure que la partie avance.
Chacun à notre tour nous trempons les lèvres dans ces breuvages sucrés et anisés pour une demi gorgée avec l’accord des grands. La grenadine que nous buvons ensuite garde ce goût anisé que nous voudrions prolonger. C’est dans cet atmosphère de bar que j’avais répondu :
- Non ! Il est bien attaché !
Quand Damian, le copain de Tcha Tche avait fait remarquer ma braguette ouverte en me disant :
- Le petit oiseau y va se sauver !
Après une longue partie de billard et plusieurs tournées d’anisette, nous rentrons. L’après midi est avancé et nous savons que ma mère et mes tantes nous attendent.
Invariablement, à la sortie de l’église, Maman avait lancé son célèbre :
- Je vais mettre le riz à une heure, à une heure et demi, la paella elle est gatchée ! Alors ne tardez pas trop !
Elle voulait éviter de nous servir malgré elle une paella au riz gatché, c'est à dire collé et pâteux. Le riz gatché était son cauchemar même si l’origine en était souvent le retard des convives. Elle s’ingéniait à maîtriser des paramètres aléatoires. La longueur de la partie de billard, le nombre d’anisettes bues, les rencontres que nous pouvions faire chez Juanico ou chez Isidore. Rarement nous avons eu à manger des paellas au riz gatché ! Elle savait, comme si elle le sentait, à quel moment précis nous quitterions les bars et le billard.
La place concentrait également la plupart magasins du village. Tous m’étaient familiers.
L’épicerie boulangerie était construite sur le même modèle que le bar. Un comptoir en forme de L abritait Mme Mangana qui nous accueillait avec un air de doute permanent dans le regard. Elle nous interrogeait des yeux, dès notre entrée, pour savoir si nous venions vraiment acheter quelque chose. Nous venions souvent regarder la file d’attente des clients, particulièrement ceux qui venaient faire cuire du pain. Le four de la boulangerie pouvait être utilisé par les clients et Mme Mangana, sévère derrière son comptoir, évaluait à voix haute la qualité de ce qu’on lui amenait à cuire.
- Ca ? c’est pas de la torta !
disait elle à un jeune algérien en faisant glisser le moule plus loin sur le comptoir en zinc gris.
Elle n’hésitait jamais à refuser une torta dont elle jugeait la pâte trop liquide sachant que c’est elle qui se verrait reprocher le résultat de la cuisson. Elle expliquait de façon véhémente que la pâte était tellement liquide que jamais elle ne parviendrait à donner une torta acceptable. Ce pain blanc sans levain était cuit dans un moule rond à la façon d'une omelette ou d'un grosse crêpe. La croûte noircie par endroits restait moelleuse et cachait une mie serrée au goût douceatre.
A la sortie de la messe nous nous précipitions chez la bonbonnière. Cette vieille femme vendait des bonbons pour les enfants. Elle portait une blouse claire et se tenait en silence derrière le comptoir. Dans un magasin étroit comme un couloir, des bocaux et des étagères vitrées de bois gris, abritaient une variété de bonbons et de caramels qui compliquaient le choix et allongeaient les files d’attente. Elle fabriquait elle même des piroulis, qu’elle vendait 10 centimes. Ces cônes de caramel durci autour d’un bâtonnet étaient entourés de papier sulfurisé et avaient notre préférence. Nous passions de longues minutes à sucer le cône nous escrimant à défaire le papier qui collait et que nous recrachions au fur et à mesure. Une fois débarrassé de son papier, le pirouli avait une couleur brune flamboyante et mordorée, irisée de bulles d’air. Le caramel était si translucide qu’on pouvait l’utiliser comme des lunettes ou une lentille pour regarder au travers et voir le monde se colorer comme un pirouli. C'était ça aussi notre Algérie, une réalité translucide, sucrée et irisée, pleine de bulles d'air comme le caramel des piroulis de la bonbonnière.

18 mars, 2007

Devant la maison


A cette époque, avant que les événements ne nous en empêchent, nous passions Alain, Gérard et moi, le plus clair de notre temps devant nos maisons proches l’une de l’autre dans la rue qui aboutissait à l’oued.
Nos amis algériens, Ali Bou Basla, un grand noir du nom de Ouafi Ben Yakoub, et El Micki, étaient toujours associés à nos promenades et à nos jeux.
L’électrification du village avait conduit l’EGA (l’EDF-GDF algérien) à implanter un nouveau poteau en béton gris juste au coin de notre maison.
Ce poteau nous servait de point de ralliement au retour de l’école. Nous discutions souvent devant lui, avant de nous séparer après d’interminables discussions. Alors que nous étions arrivés à la maison, nos camarades Ali, El Ouafi et El Micki avaient encore du chemin à faire le long de l’oued pour parvenir chez eux.
Nos discussions tournaient souvent autour de notre capacité à escalader le poteau le long des échelons qui étaient moulés dans le béton. Nous avions vu faire les techniciens de l’EGA qui habilement pouvaient, de cette façon, grimper jusqu’aux fils électriques et procéder aux réparations nécessaires en cas de panne.
Le millésime 1960 avait été gravé à même le béton, montrant que nous avions changé de décennie en abandonnant les années 1950.
Nous passions les doigts dans le creux des chiffres comme pour nous persuader que nous étions maintenant pour dix années dans la décennie 60. Nous évoquions avec une sorte de vertige la perspective de poteaux portant la date 1970 gravée dans le ciment. Nous ignorions alors que notre histoire avec Aïn-El-Arba s’arrêterait en 1962.
Au pied de ce poteau, nous regardions jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière le parapet de l’oued, nos trois amis continuer leur chemin.
Il m’était arrivé une fois de reconduire Ali jusqu’à sa maison dans le douar. Nous avions pénétré dans la pièce principale de sa maison. Les murs de torchis sans fenêtres se perdaient dans une obscurité que les flammes d’une cheminée avaient du mal à combattre. Dans un coin de la pièce, à l’opposé de la cheminée, une vielle femme, sa grand mère je crois, nous avait accueilli en nous demandant de nous asseoir en face d’elle.
D’une longue tige de bambou, elle attisait le feu tout en nous parlant. Près de moi Ali regardait alternativement le feu et sa grand mère. Je l’entendais lui parler et comprenais qu’elle l’interrogeait sur moi. Je m’imprégnais de l’ambiance de la pièce. La terre du sol était soigneusement balayée et venait d’être arrosée. Une douce odeur de terre mouillée se mêlait à l’odeur acre de la fumée qui s’évacuait partiellement par l’orifice du toit.
La vieille femme portait un chèche gris. L’écharpe était consciencieusement roulée autour de sa tête et retombait de chaque côté de ses épaules. Son visage était partiellement masqué. Son regard noir semblait sortir des marques noires de ses pommettes. Elle chantonnait maintenant, rythmant sa mélodie avec le bambou qui fouillait les braises du feu. Elle me regardait fixement. Il me vint à penser qu’elle chantait pour moi. J’étais bien. Le père d’Ali se montra à la porte, il était accompagné de plusieurs autres hommes, et nous fit comprendre qu’il fallait sortir.
Mon cartable à la main je repartis vers la maison en saluant Ali de la main.
Une autre de ces fins d’après midi, nous étions aller nous asseoir tous ensemble sur le parapet de ciment qui bordait l’oued. Les pièces de 1 Nouveau Franc avaient été mises en circulation et nous cherchions à comprendre comment 100 francs pouvaient devenir 1 nouveau Franc.
Alain Gomez, particulièrement perspicace et plus habitué aux choses du commerce et de l’économie, nous expliquait que ces pièces de 1 Nouveau Franc valaient 100 anciens francs, parce qu’elles portaient l’effigie du Général De Gaulle en lieu et place de la semeuse. Cela justifiait le changement intervenu dans leur valeur. Cette explication nous paraissait plausible mais nous laissait perplexe, à la réflexion. Nous n’en avions pas trouvé de meilleure !
Le seuil de la maison, était souvent pour moi un lieu d’apprentissage et de découverte. Les jeudis matins, j’accompagnais souvent ma mère à la porte alors qu’elle allait ouvrir au facteur ou raccompagnait quelque visiteur venu pour traiter des affaires de l’entreprise paternelle.
Le facteur, un algérien à la mine rubiconde et au regard perçant, nous livrait souvent ses analyses sur la situation de l’Algérie.
Je me rappelle ce matin là, sa voix rythmée par le roulement des r de son accent. Il disait en nous regardant fixement de ses yeux gris qui brillaient alors qu’il déroulait son argumentation :
l’Algérie c’est comme un poulet rôti, y’en a un qui dit moi je veux la cuisse, l’autre qui dit moi aussi, l’autre y veut l’aile, un autre le blanc, et finalement le pauvre poulet rôti il est esquinté, chacun y veut un bon morceau ! Et tous y se disputent pour la même chose !
Ses analyses imagées me donnaient à réfléchir et je cherchais comment il pouvait parvenir à imaginer ces exemples pertinents que je n’avais jamais entendus jusqu’alors. Ma conception des choses et des gens était heurtée par la justesse des propos dans la bouche de ce modeste facteur, fonctionnaire. Il était souvent cité comme un modèle d’intégration dans cette société franco algérienne que nous défendions contre tout mais dont l’avenir était de plus en plus difficile à imaginer avec les événements.
A l’inverse, les visites du banquier ou du comptable me laissaient des sentiments plus difficiles à cerner.
La visite du comptable, Monsieur Benacoca, signifiait pour ma mère de longues heures passées assise au bureau à compulser dans tous les sens des liasses de papier correspondant aux obligations sociales et fiscales que mes parents tenaient à respecter. Dans ces moments, la silhouette fine de maman, toujours serrée dans un tablier qui accentuait son aspect frêle et fragile, se courbait sous ses épaules qui semblaient porter la charge des obligations financières que des marchés aléatoires et des clients pas toujours réguliers mettaient hors d’atteinte. Pour elle cela signifiait aussi de longues heures de travail à sa machine à coudre pour compléter les rendements irréguliers de l’activité de maçonnerie de mon père.